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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 14:38

http://img.livraddict.com/covers/34/34496/couv40520463.jpgJapon, ère Meiji. Un professeur d’anglais renfermé, le Pr Kushami (que l'on peut traduire par "Professeur Eternuement") recueille chez lui un jeune chat abandonné. De là, observateur silencieux et plein d’esprit, le félin va partager avec nous ses pensées et remarques sur la vie en générale, et sur le petit monde qui l’entoure chez ce curieux professeur.

 

Léchons des pierres…


Kinnosuke Natsume est né en 1867 dans le quartier d'Ushigome à Edo (aujourd'hui Shinjuku à Tōkyō). Sa naissance précède d'un an le début de l'ère Meiji (1868-1912), ère de modernisation et d’ouverture au monde du Japon.  Ce fait n’est pas anodin car, comme pour beaucoup de ses contemporains, cette période chaotique de transition entre tradition et modernité va grandement influencer sa vie et ses écrits.


A 20 ans, il rencontre Masaoka Shiki qui le pousse à écrire et l'initie à la composition des haïkus. Il prend  alors « Sôseki » comme nom de plume, qui signifie littéralement : « se rincer la bouche avec une pierre » (Ce qui, entre nous, doit faire super mal aux dents...)


Passionné de littérature, diplômé d’anglais, il écrira de nombreux articles sur les poètes anglais, et commencera à enseigner cette langue à l’université de Tôkyô en 1893.


Le gouvernement japonais l'envoie d’ailleurs étudier en Angleterre, d'octobre 1900 à janvier 1903. De cette confrontation avec l'Occident, Sôseki laisse des textes très variés qui relatent son expérience londonienne ; certains sont empreints de rêveries historiques, d'autres particulièrement cocasses. Cette sensibilité anglo-saxonne se ressent d’ailleurs dans l’ensemble de son œuvre.


À son retour paraît son premier livre, "Je suis un chat", (1905). Cette nouvelle devient vite un grand succès, de même que "Botchan" l'année suivante. En 1907, il décide de se consacrer entièrement à l’écriture, et quitte son poste de professeur  en travaillant avec un grand journal de Tōkyō, "Asahi Shimbun", pour lequel il rédige de nombreux ouvrages.


De 1909 à 1910, il écrit la trilogie "Sanshirô", "Sorekara"  et "Mon".


À partir de 45 ans, la santé de Sōseki se dégrade rapidement. Malgré sa maladie, il continue d'écrire romans et nouvelles ; sa souffrance se ressent dans ses écrits, à caractère souvent autobiographique, à l'image de "Choses dont je me souviens".


Il meurt d'un ulcère à l'estomac le 9 décembre 1916, laissant son dernier roman "Meian" inachevé.


Ce que pensent les chats…


Vous l’aurez remarqué, j’ai bien plus détaillé la biographie de l’auteur cette fois-ci que pour les chroniques précédentes. Ce n’est pas seulement parce que Sôseki est un des « grands » de la littérature japonaise et qu’il se doit d’être connu, mais surtout parce que connaître les détails de sa vie permet d’appréhender différemment cet ouvrage, qui se révèle presque biographique par moments.


Nous voici en effet en train de suivre les aventures d’un petit chat errant, sans nom, recueilli par un professeur d’anglais un peu excentrique, entouré d’une troupe de personnages plus étranges les uns que les autres… quand très vite, on s’aperçoit que Sôseki livre ici une véritable caricature de lui–même et de la société dans laquelle il vit. Le professeur Kushami n’est autre qu’un Sôseki grand-guignolesque, avatar permettant à l'auteur d'exprimer ses propres sentiments.


Dans cet ouvrage, placé au même niveau que le chat narrateur, le lecteur devient le spectateur d’une sorte de sitcom, où tous les ingrédients chers à Aaron Spelling sont réunis:

  •  Des lieux récurrents (la maison et le jardin du professeur)
  • Des personnages hauts en couleurs et stéréotypés à l’extrême : Le professeur, bien évidemment, le scientifique, le dandy, l’industriel, le moine zen, le « bas peuple »..
  • Des sujets d’une importance capitale pour les protagonistes, mais dont seul le spectateur semble prendre conscience de l’absurdité...

Avec un style toujours goguenard, notre chat sans nom est le seul être à garder les pattes sur terre et à réfléchir posément et avec bon sens à ce qui se passe devant lui. Il pose un regard sobre et calme sur cette société perdue entre modernisme et traditions, mais jamais négatif ni hautain, même quand le comportement humain le surprend au plus haut point (La scène des bains publics est à mourir de rire).


Sôseki se sert de ce regard félin pour désacraliser tout ce qui semble avoir de l’importance aux yeux  de la société moderne : argent, science, statut social, sensualité… Tout cela en prend (méchamment) pour son grade, comme si ce chat incarnait l’esprit de l’ancien Japon, jaugeant cette société consumériste et superficielle.


La description de cette galerie de personnages colorée et disparate est servie par un style d’écriture tout aussi polymorphe, où tous les niveaux de langage se mélangent dans un joyeux fouillis, du pseudo-jargon scientifique à l’argot de la rue, en passant par le langage mystérieux des pseudos moines zen.


Tout cela donne au lecteur l’impression d’être  devant un véritable show de « Livre-réalité » (Ba oui, « Télé » n’a pas vraiment son sens ici). Comme quoi « Loft Story » n’a rien inventé, et avec Sôseki, au moins, ca fait réfléchir…(Mais il faut avoir un cerveau et savoir s’en servir.. je sais, c’est assez contraignant…)


Ore wa ningen..


Vous l’aurez compris, "Je suis un chat" n’est pas simplement le récit d’un petit matou en goguette, chaque acte, même le plus simple (que ce soit la chasse aux souris ou une querelle de voisinage), devient l’occasion d’envolées philosophiques, de questions existentielles et d’observations mordantes sur la nature humaine.

Et, soyons honnêtes, ces éternelles digressions sont parfois… lassantes. Trop longues, trop alambiquées, on ne voit pas où elles souhaitent aboutir, et l’envie de sauter quelques lignes, voir de poser le livre se fait parfois pressante.


Par ailleurs, bien que ce ne soit pas mon cas ici, j’imagine aisément que les nombreuses références propres à la culture japonaise (voir à la culture japonaise de l’ère Edo uniquement) puissent être un peu dures à digérer pour un lecteur novice en ce domaine.

 

Il ne faut donc pas oublier qu’à l’origine, « Je suis un chat » était un feuilleton littéraire, publié sous forme de chapitre, chacun représentant un épisode ou une journée dans la vie du professeur. Qui, dans sa globalité, forme un ouvrage où l’on parle un peu de tout et n’importe quoi, que ce soit de mariage, d’études scientifiques sur la pendaison, de chasse aux cigales, de maux de ventres, de pratiques zen…  Il est donc nécessaire, je pense, de le lire tel qu’il devait l’être à l’origine, presque comme un recueil de nouvelles différentes, un chapitre à la fois, entrecoupé de temps de réflexions et d’autres lectures, afin de pleinement l’apprécier.

 

Bilan des comptes…. Et bien de mon humble point de vue, « Je suis un chat » n’usurpe pas son titre de chef d’œuvre classique. D’apparence simple et satirique, faisant sourire à plusieurs reprises, le chemin initiatique de notre ami à 4 pattes soulève bien des questions et met en lumière nos propres vies, avec leurs joies, leurs tristesses et leurs interrogations. Le livre se termine sur la découverte par notre ami le chat  de la véritable paix de l’esprit,  laissant un lecteur un peu interdit, ne sachant plus s’il doit rire ou pleurer.

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Published by Guu - dans ... Lu
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commentaires

Marion 22/04/2011 08:16


En ce qui concerne les longueurs, ça me fait un peu la même chose avec Mishima, quoi que c'est un peu différent. J'ai l'impression qu'il se passe pas grand chose, mais un je ne sais quoi me laisse
accrocher au livre et m'englue dans l'atmosphère qu'il installe petit à petit. Et quand tu finis le livre, bah t'es content quand même, parce qu'il a eu l'art d'amener la fin sans même que tu ne
t'y attente. Mishima aussi est un bon x) !


Guu 22/04/2011 09:10



Je n'ai pas encore pratiqué Mishima... mais la tu me donnes envie.. vais aller farfouiller ca.



Marion 18/04/2011 22:17


Je suis étudiante en Japonais et mes cours de Littérature m'amène à connaître cet ouvrage. J'ai pris énormément de plaisir à le lire, bien que comme tu le dis, vers la moitié de l'œuvre, on
commence à ramer... Mais je me suis accrochée ! Je le recommande également =) Merci de ta critique qui me servira pour mon partiel x) !


Guu 21/04/2011 20:25



Oh j'espère que ca te servira à quelquechose !! Ravie que tu ai apprécié en tout cas, je pense que ce livre vaut vrament le coup de s'accorcher !



Laeti (histoires-de-livres) 31/01/2011 19:33


j'aime les pavés....j'en mange au moins un par mois....


Guu 31/01/2011 19:49



Ha ha bon appétit alors



Laeti (histoires-de-livres) 31/01/2011 17:45


Ta critique très étayée me donne envie de le lire. En plus, je ne connaissais pas du tout!


Guu 31/01/2011 18:51



Ravie de donner envie de découvrir cet auteur . Par contre je tiens à le reredire.. c'est un sacré pavé pas toujours
digeste, il faut être préparé ^^ !



Miss Spooky Muffin 30/01/2011 23:27


Bon, je sens qu'il va me donner du fil à retorde celui-là... il est dans ma PAL et je dois le lire avant juin pour un challenge, et il est bien épais mine de rien. Je vais garder wikipédia sous le
coude pour les référence à Edo je crois ;)


Guu 31/01/2011 12:43



Ah ah en effet c'est un sacré morceau, et dense. Bon courage pour le challenge.. enfin il te reste quand même un peu de temps pour t'y préparer :D 



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